Spencer y arrive avec un manque qu'il ne sait pas encore nommer. Juliette y vit depuis toujours — elle pense trop, boit trop, écrit dans des carnets que personne ne surveille. Encore.
Autour d'eux, un vieux libraire qui donne des livres sans les vendre. Un musicien qui joue sans qu'on lui demande. Des fresques qui apparaissent la nuit sur les murs — signées d'un lieu, d'une date, jamais d'un nom.
Ces gens ne font pas la révolution. Le système a prévu la révolution.
Ce qu'il n'a pas prévu — le reste.
Tout juste sorti de l'avion, je marque un arrêt.
Pas par fatigue. Pas par émotion particulière. Juste parce que je ne sais pas encore dans quelle direction aller, et que dans ce genre d'endroit, s'arrêter sans raison visible attire les regards — or les regards, ici, ne sont jamais gratuits. Je l'ai appris ailleurs, dans d'autres aéroports, d'autres villes, d'autres pays qui portaient des noms différents mais fonctionnaient selon les mêmes règles non écrites. Je le réapprends ici.
L'aéroport de Nice est propre. Trop propre, peut-être. Les sols brillent d'un éclat qui n'a rien de naturel, les panneaux sont nets, ordonnés, trilingues. Sur chacun d'eux, discret mais présent, un logo que je ne connais pas encore — un œil stylisé surmonté d'une balance. Je ne sais pas ce que ça représente. Je ne pose pas la question. Ici, les questions qu'on pose à voix haute sont toujours celles qu'on aurait mieux fait de garder pour soi [...]
Je touche ma poche intérieure. Mon certificat est là. Valide pour quatre-vingt-dix jours.
Après ça, il faudra que je me débrouille. Quatre-vingt-dix jours, c'est court. C'est aussi tout ce qu'il me faut.
Écrivain et artiste peintre, installé à Montréal. J'écris et je publie mes livres moi-même — Les Souffleurs est mon premier roman.
Mon travail, en peinture comme en écriture, tourne autour de la même question : ce qui subsiste d'une personne quand on lui a retiré tout ce qui se compte.



Inscrivez votre courriel : vous serez prévenu le jour de la parution, une seule fois, sans rien d'autre.